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  • Simon-Pierre Verrey

Les gens sur les chaises sont comme les vieux

La consigne est claire, la symbolique forte, les images tenaces. Dans ces constellations, il n’y à que trois places (en fait la quatrième est celle du constellateur, je ne m’y suis intéressé que plus tard). Soit tu es celui qui vient travailler, et tu te retrouve la plupart du temps devant ta famille d’origine ou au moins devant un ou deux de ses membres, et tu as la place de l’enfant, soit tu représentes pour une personne qui travaille, et alors tu es un reflet vivant, mouvant dans le grand mystère et la sensibilité, soit tu es l’observateur, posté sur ton croupion.


Pourquoi la personne qui constelle est l’enfant? Eh bien la plupart du temps, il est inutile de s’attendre à ce qu’elle se mette dans la position qui serait idéale pour tous. La vie est faite de tas d’étapes, de tas de renoncements. Du mouvement vers la Vie a celui vers la mère, du mouvement vers le père à celui vers la Vie. Du mouvement vers le lever vers celui du coucher, du mouvement de l’été à celui de l’été. Chaque étape tamise, filtre, passant au peigne fin chaque illusions, de la joie a encore plus de joie, on y amène chaque fois un peu plus de ce qu’on est tout au fond… Tout se passe dans ce que nous avons envie de faire. Non, la personne est l’enfant, car elle ne prendra pas cette place idéale. Elle suivra son mouvement. Son élan, ou peut-être son idée. Elle a la place de l’apprenti, de l’enfant, du profane, du disciple, celle qui s’élance, qui se trompe, à qui on montrera comment faire.


D’ailleurs, un bébé regarde un autre humain sans parvenir à différencier qu’il n’est pas ce qu’il voit. Il lui faudrait pouvoir se regarder de l’extérieur, quel curieuse aventure que de le découvrir sous des milliards de formes différentes… Ainsi la personne qui constelle ne voit pas ce que le constellateur peut voir. Il ne voit pas ce que les observateurs autour voient. Voilà pourquoi la relation d’aide n’a lieu que lorsque l’on est deux. Et le constellateur est le seul à avoir la parole en principe. Seulement voilà, le constellateur ne peut avoir que son regard à lui. Non, décidément, même après la constellations, la personne qui vient travailler fait comme l’enfant, on aurait beau essayer de lui montrer un chemin, de le ranger dans tel ou tel casier, il n’y à aucun mots qui conviennent. Nous sommes profondément acteurs de nos vies, quelqu’en soit la conscience; il a besoin de toucher cette solution lui-même, au coeur de son existence.


Et en parlant d’acteur, une consigne bien claire est faite au « représentants ». le constellateur les fait travailler dans la « retenue ». Ils ne doivent intervenir qu’au minimum dans ce qu’ils représentent, car cela n’est pas leur histoire personnelle! Et ne pas intervenir en paroles, en conseils, ou pour venir consoler ou livrer des détails à la personne qui constelle. Qu’est-ce qui peut bien nous pousser à croire que notre regard intéresse l’autre d’ailleurs? Non, représenter et ressentir toutes ces choses qui ne nous appartiennent pas est une chance. Cela permet de goûter à quelque chose que l’on aurait jamais pu goûter autrement que dans ce contexte… Les êtres les plus heureux du monde doivent être les miroirs du palais des glaces à la fête foraine…


Durant les mois qui ont suivi mes premières constellations, il y avait bien des interrogations à ce sujet; quelle valeur puis-je accorder à l’avis qu’a une autre personne sur moi? Sachant qu’à tout instant, je pouvais potentiellement être en train de représenter son père, son frère, sa Vie, son percepteur d’impôts, son ancien jardinier? En poussant la réflexion plus loin, quelle valeur a donc mon avis sur les autres? Et surtout, surtout qui suis-je? Ou plutôt que sais-je de ce que je suis? Et l’apothéose ayant fait exploser mes frontières perceptives et provoquant plus d’une extase m’est venue de Don Miguel Ruiz, dans les mots les plus simple: je n’ai aucune idée de ce que je suis.


On peut parler d’un rôle, j’ai une identité, un métier, une couleur de cheveux et on peut dire que je suis un homme. Mais tout ça ce sont des mots, l’Humanité en convient pour que nous puissions nous comprendre les uns les autres, mais là, dans l’instant… Ne suis-je pas l’éternel être spirituel incarné pour vivre une expérience terrestre? Et à quoi ressemble un être spirituel? Est-ce que cela commence, est.ce que cela a une fin? Alors j’ai fait silence.


Et voilà ce à quoi s’ouvre le vieux sur son banc. S’il regarde l’horizon sans être tout-à-fait là mais déjà un peu ailleurs, c’est probablement parce qu’il est l’heure de reprendre toute sa place, quitter son véhicule… En silence il regarde, bien sûr! Et donc les choses ont considérablement moins d’importance, l’essentiel étant invisible pour les yeux. Le vieux écoute les pigeons. Et si un autre croise sa route, il le regarde vivre. Sur ma chaise d’observateur, dans ce cercle des autres observateurs, je regarde.


On ne peut pas vraiment dire ce que devrait faire la personne qui travaille. On la voit marcher, les représentants aussi, on la voit s’illuminer, pleurer, se raidir, parfois ils rient. Et tout devient facile! Les vieux répondent aux sourires bien mieux qu’aux questions! Et ils ne parlent pas non plus. Pourquoi expliquer la suite d’une histoire qui nous est étrangère? Un vieux écoute, il est présent. Il pense et il garde pour il, il s’émerveille des bouffées d’air qui viennent du « nouveau », de l’inconnu, et même si parfois ça ressemble…

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Cette place est un cadeau. Tous nous expérimentons, avons expérimenté et expérimenterons la place des petits vieux. Et ça me donne beaucoup d’espoir! Il est nécessaire de comprendre qu’être ainsi immobiles, silencieux, c’est une force sans nulle autre pareille! Elle est celle que nous appréciions chez nos grands-parents, elle est nécessaire à la vie de famille comme à la vie en société. Je m’attriste beaucoup lorsque je vois l’isolement des personnes qui ont appris à vivre en silence, en présence, de gré et/ou par la force des choses. Ils sont quasi systématiquement absents de la société qui ne leur fait pas de place, les cache, les ignore, les dénigre, comme si cela ne faisait rien, comme si cela n’apportait rien. Les personnes âgées ont mon plus grand respect et je prie pour que les clivages intergénérationnels cessent de gâcher cette force de retenue dont les générations suivantes ont tant besoin.

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